La suprématie blanche et ses injonctions capillaires

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Le milieu professionnel, les écoles, les arts élitistes (danse classique, patinage artistique, etc.), le milieu sportif, et l’industrie de la mode, sont des secteurs qui imposent aux femmes noires des coiffures impliquant la dénaturation du cheveux afro. En 2020 des recherches menée à la Fuqua School of Business de l’Université Duke par la chercheuse et professeure Afro-Américaine Ashleigh Shelby Rosette, suggèrent que les femmes noires portant des afros, des tresses, des twists ou encore des locs, sont systématiquement perçues comme moins professionnelles que les femmes noires qui portent des perruques ou se défrisent les cheveux, en particulier dans les entreprises où une apparence conservatrice est de rigueur.

À cette exclusion discriminante, ajoutons la méconnaissance généralisée du cheveu afro dans les communautés noires. Dans le documentaire “The Hair Tales” sorti le 23 octobre 2022 et réalisé par Tracy Ellis Ross, l’actrice Issa Rae laisse entendre que tout le monde part du principe que le cheveux afro est un cheveu dur qui doit être traité avec force, et ce, alors que la réalité démontre le contraire, le cheveu afro est un cheveu fragile qui doit être manié avec délicatesse. Pour les personnes conditionnées à penser que le cheveux afro manque de malléabilité, le défrisage représente un élément facilitateur à inclure dans les routines capillaires. En 2019, une étude de la marque de savon Dove révélait que les femmes noires sont à 80% plus susceptibles de changer leurs cheveux naturels pour répondre aux normes sociales et aux attentes professionnelles par rapport aux femmes blanches.

Si  2012 était l’année du retour au naturel, dix ans plus tard, 2022 est l’année de la réintégration du défrisage dans les routines beauté. L’avènement des tendances Y2K(Year of 2000) a fait resurgir les produits défrisant très adulés dans les années 2000. En effet, sur les réseaux sociaux tels que Tik Tok, Youtube, ou encore, instagram, une panoplie de vidéos présente des femmes noires occupées à appliquer cette crème blanche et compacte qui a pour mission de dénaturer leurs cheveux frisés de manière définitive.

Des études antérieures ont déjà démontré que l’utilisation du défrisage est associée à un risque très élevé de cancers hormono-sensibles, tels que le cancer du sein et le cancer de l’ovaire. Récemment, une étude publiée le 17 octobre 2022 dans le Journal of the National Cancer Institute nous révèle que les produits défrisant contiennent des agents chimiques hasardeux comprenant des perturbateurs endocriniens et des propriétés cancérigènes pouvant également provoquer un cancer de l’utérus chez les consommatrices. Depuis le mois dernier, les groupes l’Oréal, SoftSheen Carson, Strength of Nature, Dabur, et Namaste Laboratories sont attaqués en justice par Jenny Mitchell, une citoyenne Afro-Américaine ayant contracté le cancer de l’utérus en 2018. Mitchell affirme que sa maladie a été causée par sa consommation de produits défrisant.

Brûlures, chutes de cheveux, démangeaisons, à cause de ces gênes occasionnées par l’usage de produits défrisant traditionnels, les consommatrices préfèrent se tourner vers des dérivés notamment connus sous le nom de “lissage brésilien”,lissage au tanin”, “lissage japonais”, ou encore “lissage français” qui, de prime abord, semblent moins agressifs. Malheureusement, des parabènes, du bisphénol A, des métaux, ou encore, du formaldéhyde, se retrouvent également dans la composition de ces produits alternatifs. Ces composants aux propriétés cancérigènes jouent un rôle majeur dans le risque de cancer de l’utérus.

Pourquoi les femmes noires continuent-elles à favoriser le port du cheveu lisse malgré toutes ces contraintes ? Les différentes sociétés érigent presque toutes un archétype féminin qui présente les longs cheveux raides comme étant l’essence de la féminité. Les femmes noires, dont la féminité est systématiquement dépréciée par la misogynoir, tentent de se conformer aux diktats invalidant la somptuosité des cheveux afro. En 2020, en Afrique du Sud, la chaîne de pharmacie Clicks diffusait une publicité pour les produits capillaires de la marque Tresemmé qui désignait le cheveu afro comme terne, sec, abîmé, et frisotté, tandis que le cheveu lisse était jugé beau et “normal”. Cette publicité a causé de nombreuses révoltes des Africain-e-s qui estimaient que cette annonce publicitaire renvoyait un message raciste. La même année, une étude de la Michigan State University montre que près de 80% des femmes noires affirment que porter des cheveux lisses est essentiel à la réussite sociale et économique. 

Il est également important d’orienter cette thématique vers la piste de l’harcèlement, que subissent les petites filles noires dans les établissement scolaires, pour sourcer l’origine de cette oppression et comprendre que c’est la négrophobie qui alimente ce conditionnement capillaire. En 2022, l’université d’Arizona a mené une étude sur des jeunes filles noires âgées de 12 à 14 ans. 81% des jeunes filles de 12 ans, 65% des jeunes filles de 13 ans et 70% des jeunes filles 14 ans ont déclaré avoir été continuellement attaquées verbalement à cause de leurs cheveux.  Les femmes Africaines et Afrodescendantes favorisent le port des cheveux lisses car, dès l’enfance, elles se voient entendre que leurs cheveux ne sont pas assez beaux, pas assez féminin, pas assez malléables, pour être acceptés dans la société. Cette discrimination systémique se répand dans l’inconscient et devient une discrimination individuelle qui condamne les personnes noires à attribuer des adjectifs péjoratifs à leur chevelure et à préférer les cheveux lisses.

Cette dualité capillaire (lisses vs afro) est facilement remarquable sur l’ancienne Première Dame des Etats-Unis Michelle Obama. Les coiffures choisies pendant et après le mandat présidentiel de son mari sont assez représentatives de ces injonctions sociétales. Lorsque Barack Obama était au pouvoir, la Première Dame et ses filles Malia et Sacha portaient inlassablement des cheveux lisses, mais depuis leur sortie définitive de la Maison Blanche, ces dernières sont très souvent aperçues avec des tresses africaines.

Notez également que si les cheveux lisses sont perçus comme un symbole de réussite sociale et économique, c’est aussi parce que se conformer aux normes sociétales coûte beaucoup d’argent, l’oppression capillaire profite à bon nombre d’entreprises qui s’enrichissent grâce à ces diktats négrophobes. Selon le Fortune Business Insights, le marché mondial des extensions de cheveux humains représentait 3,71 milliards de dollars en 2021. Le marché devrait passer de 4,06 milliards de dollars en 2022 à 7,63 milliards de dollars d’ici 2029.

Bon nombre de personnes se méprennent en féminisant ce phénomène sociologique qu’elles pensent spécifiques aux femmes noires. De fait, la stigmatisation du cheveu afro et la discrimination qui en découle  affectent aussi les hommes noirs. Les remarques désobligeantes se multiplient lorsque ces derniers se présentent sans avoir tracé leurs contours à la tondeuse, où lorsqu’ils décident d’arborer des locs. Ces allusions peuvent être très virulentes, car, dans la majorité des cas, elles associent des hommes noirs au banditisme, à la saleté, et/ou leur attribuent une condition animale.

Aux questions “Pourquoi un grand nombre de femmes noires préfèrent porter des cheveux lisses plutôt que leurs cheveux naturels ?” et “Comment la marginalisation des cheveux naturels des femmes Africaines et Afrodescendantes est-elle parvenue à forger une aversion collective pour les cheveux afro ?On entend souvent la réponse générique qui dit que les femmes qui se défrisent les cheveux et/ou portent des perruques sont des femmes qui se laissent influencer par leurs complexes. Or on ne peut aborder les questions liées à l’esthétisme des femmes noires sans parler des biais racistes qui participent à un endoctrinement collectif.

Ntumba Matunga

Ntumba Matunga