Le plaisir féminin dans nos oreilles, une avancée ou une abomination?

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Cela ne fait aucun doute, les artistes féminines noires suscitent beaucoup d’intérêt et donnent vie à bon nombre de débats tournant autour de la sexualité des femmes et notamment sur l’objectification du corps des femmes dans la sphère musicale. Dans cet article nous tenterons de voir quelles sont les motivations des artistes féminines qui s’engagent à écrire des paroles explicites et quel impact cela pourrait avoir sur leurs auditeur-rice-s.

Il y a 40 ans, il n’était pas commun d’entendre des femmes parler ouvertement de sexualité dans leurs chansons, celles qui le faisaient, utilisaient des métaphores ou une tournure romantique pour garder le mystère sur la nature de leurs paroles afin d’éviter les remontrances. En 1986, le duo Salt-N-Peppa, composé de Sandra Denton et Cheryl James, fait connaitre au public son hit incontournable « push it« . L’une des membres du groupe, Sandra Denton, confia à the gardian que malgré le succès de la chanson celle-ci était, à ce jour, constamment critiquée et jugée indécente.

La police s’invitait systématiquement aux concerts de Salt-N-Peppa dans le but de les arrêter pour contenu explicite qui était alors illégale et condamnable dans plusieurs états Américains à l’époque. Pour empêcher leur arrestation, les artistes devaient se justifier et expliquer la signification de leur chanson qui, selon elles, n’avait aucune connotation sexuelle.

10 ans plus tard, en 1996, alors qu’elle était âgée de 21 ans, la rappeuse Lil kim faisait découvrir son premier album intitulé Hard Core, album certifié double disque de platine et vendu, à ce jour, à plus de 6 millions d’exemplaires à travers le monde. La première track de l’abum, qui est l’introduction, fait retentir des gémissements passionnés d’ébats sexuels que l’on peut distinguer. Ce n’était pas une première dans l’industrie musicale, puisque 20 ans plus tôt, en 1975, Donna Summer , dans le morceau « Love to love you baby« , sonorisait les mêmes gémissements aphrodisiaques.

Dans une interview donnée à Brett Walker, après la sortie de son album en 1996, Lil Kim affirmait que si elle portait un jeans et des basket, personne ne l’écouterait, elle disait également que ses paroles explicites étaient un moyen pour elle d’attirer l’attention et, par la même occasion, de se construire une personnalité pleine d’assurance.  À 21 ans, Kim cataloguait sa musique comme étant de la musique pour adultes et se montrait catégorique quant au fait que c’est aux parents de faire l’éducation de leurs enfants, elle ne s’édifiait pas comme étant un exemple à suivre et l’avertissement annonçant du contenu pour adulte était sur chacun de ses albums. Pour ces raisons, Kim avait du mal à saisir pourquoi elle était accablée par les remarques désobligeantes alors que, à la même époque, la chanteuse Madonna pouvait, elle, s’affirmer sexuellement sans que l’on ne la rabaisse.

La rappeuse Foxy Brown s’est vue confrontée au même genre de réprobations, lors de son interview avec Cynthia Garett en 1999 elle confiait que sa propre mère lui demandait de se couvrir un peu plus en lui rappelant qu’elle n’avait pas été élevée de cette manière à l’église. Foxy devait faire face à un backclash provoqué majoritairement par des femmes qui ne supportaient pas de voir cette nouvelle génération d’artistes libérées.

Cela me dérange de voir que des Afro-Américaines dans leurs albums s’appellent elles-mêmes p*te et sal*pe, je n'aime pas ça. Je ne veux pas exposer Foxy parce qu'elle n'est pas seule à le faire, mais pourquoi se traiter soi-même de p*te pour avoir un disque de platine?

Brandy (1999)

Lil kim et Foxy Brown, pionnières du rap féminin explicite, s’étaient accordées à dire que les femmes sont en droit, tout comme les hommes, de nommer leurs fantasmes et les pratiques qui leur font connaître l’orgasme. Mais en sachant que c’est The Notorious B.I.G. qui a façonné l’image hypersexuelle de Lil Kim pendant que Jay-z s’occupait de celle de Foxy Brown, on peut constater que la liberté sexuelle de ces deux artistes féminines était, malgré tout, inspirée et guidée par une domination masculine.

Avec les années,  nombreuses sont les artistes féminines ( Vita, Amil, Eve, Trina, Shawna, Nicki minaj, etc.) ayant succédé à Lil Kim et Foxy Brown, en se positionnant sur la même ligne éditoriale que leur prédécesseures, elles ne manquaient pas de prôner dans leur musique l’aisance financière, l’excellence dans leur domaine et une liberté sexuelle prépondérante.

Le rap féminin nous a également fait découvrir des profils de rappeuses beaucoup moins sexualisées telles que Queen Latifah, Missy Elliot, Lady of rage, Mc lyte, Da brat, Young M.A ou encore Chica. Ces artistes favorisent les vêtements amples trouvés dans le département « homme » des boutiques de luxe tout en revendiquant, de différentes manières, leur féminité dans leurs albums.

Le 2 février 2021, lors de son interview avec Tamron Hall, la rappeuse queer Da brat a exprimé que pendant 25 ans elle avait caché être lesbienne de peur d’être jugée par le public. La rappeuse de 45 ans révélait également avoir drastiquement changé de look pour adopter une apparence plus sexy afin d’augmenter ses ventes.

Le r&b actuel est aussi porté par une tendance sexuelle notamment avec les titres just might de Summer Walker, OTW de Jhene Aiko, ou encore supermodel de SZA, ces artistes racontent en chanson leurs fantasmes, leurs infidélités ou encore l’abandon des relations amoureuses pour une exclusivité charnelle. Sur chacun de leurs albums respectifs figurent  le logo annonçant un contenu explicite.

Quelles sont les différences à relever entre les 2 genres musicaux au niveau de la sexualité?

Au départ, le r&b est une musique qui chante l’amour et la tristesse, mais il n’empêche que la sexualité a toujours trouvé le moyen de se faufiler dans les chansons romantiques, speaking in tongues de Toni Braxton, par exemple, raconte de manière très imagée l’habilité d’un homme à pratiquer le cunnilingus. Dès le moment où le r&b a commencé à utiliser des mots distincts sur leur signification, on pouvait dire que le rap et le r&b, sexuellement parlant se trouvait sur le même pied d’égalité. 

Depuis une petite décénie, on constate que la sexualité dans le rap a pris une toute autre direction et parle davantage de monétisation du corps féminin alors que le r&b en est toujours à raconter de relations sexuelles de couple ou libertines effectuées par pur plaisir sans échange monétaire.

Peut-on définir cette liberté sexuelle musicale comme étant féministe?

Lorsque la musique évoque le plaisir féminin dans un cadre non-exploitable financièrement, on peut la considérer comme féministe puisqu’elle entonne l’appartenance corporelle, le consentement et la réciprocité. Mais dès l’instant où la musique s’engage sur le travail du sexe, nous sortons du paysage féministe (ceci n’est pas putophobe, clique ici pour en lire davantage sur le travail du sexe chez les femmes Afro).

L’idéologie du féminisme s’engage à défendre et protéger toutes les femmes des méfaits du patriarcat. Le féminisme valorise et protège les travailleuses du sexe mais ça ne dépolitise en rien le travail du sexe qui reste une profession avilissante pour les femmes Afro. Le féminisme soutient les travailleuses du sexe mais il n’existe aucun moyen pour les femmes noires de s’émanciper dans cette profession qui les réduit à une position subalterne où elles sont objectivées et souvent contraintes à de nombreuses violences. Le féminisme se bat contre la putophobie/slutshaming afin que les femmes qui exercent le travail du sexe soient respectées à juste titre, et pour qu’elles puissent travailler dans de bonnes conditions, mais leur métier servira toujours les intérêts du patriarcat qui les rend financièrement dépendantes des hommes. 

Dans le rap féminin, on retrouve également une dynamique concurrentielle où les rappeuses, dans leurs chansons, se positionnent au-dessus des autres femmes avec des paroles parfois très violentes, le féminisme prône l’unité des femmes et la sororité dans le but de casser les codes patriarcales qui opposent les femmes entre elles.

Peut-être étais-je naïve, mais je n'avais pas réalisé que des femmes étaient devenues des prostituées des temps modernes. Ces filles sont si belles et ont tellement plus à offrir [...]. C'est triste qu'elles ne connaissent pas leur valeur, en tant que femme cela m'attriste et cela m'attriste de savoir que d'une certaine façon j'ai contribué à cela.

Le capitalisme est le fondement qui enlève le caractère féministe du rap féminin. Le fléau mondiale qu’est le capitalisme établi sa base sur des doctrines racistes qui hiérarchisent selon le genre, la classe et la race les individus. C’est pourquoi les femmes Afrodescendantes et Africaines se retrouvent très souvent placées à des positions subalternes où leur corps est hypersexualisé. À l’écoute des chansons de Megan Thee stallion, on comprend qu’un homme doit d’abord pouvoir avancer une grosse somme d’argent avant d’envisager d’avoir des rapports sexuels avec la rappeuse. Mais lorsque l’on regarde ses interviews, on se rend compte que Megan est en parfaite opposition avec les paroles qu’elle écrit.

La rappeuse de 26 ans est en permanente quête de persuasion où elle veut prouver qu’elle n’est pas ce qu’elle chante. Elle ne perd jamais une occasion de montrer que c’est une fille studieuse qui s’amuse avec ses amies et ne couche pas avec les garçons, elle est même allée jusqu’à dire que son bodycount n’était pas élevé et que pour éviter qu’il augmente, elle recontactait son ex pour coucher avec lui. En 2009, dans son interview avec THEBOOMBOX, Nicki Minaj étalait la même énergie que sa succeseuse Megan, en étant claire sur le fait que sa personne n’était pas sexuelle.

Nombreuses sont les femmes qui défendent les rappeuses avec l’argument qui dit que les rappeurs parlent aussi exclusivement de sexualité dans leurs chansons, seulement les femmes doivent prendre conscience que ces propos ne jouent pas en leur faveur puisque lorsque les rappeurs parlent sexualité dans leur musique, c’est pour insulter la mère d’autrui ou objectiver le corps des femmes. De plus le capitalisme enferme également les rappeurs noirs dans la peau de personnages barbares sanguinaires obnubilés par la drogue, parce que c’est ce que la population jeune et blanche aime consommer.

Dans l’industrie du rap, le capitalisme assigne des caractéristiques comportementales genrées tout en cultivant une inégalité salariale, les femmes doivent être beaucoup plus performantes que les hommes, elles doivent porter des costumes excentriques et reprodruire des chorégraphies épuisantes, pendant que les rappeurs habillés en t-shirt et jeans peuvent se contenter de sauter en adoptant une gestuelle facile à reproduire. Comme vu précedemment avec Da Brat, Nicki Minaj ou encore Megan Thee Stallion, le capitalisme pousse également les rappeuses à adopter une image hypersexuelle alors que cela ne fait pas partie de leur personnalité et ce dans l’utime but de faire du chiffre.

On ne peut pas dire que la musique hypersexuelle des artistes féminines soit une avancée quand on sait que très souvent les ghostwritters de ces chansons explicites sont des hommes. On ne peut pas non plus dire que c’est une abomination car le logo annonçant du contenu pour adultes est visible sur chacun de ces albums, et en plus de cela bon nombre de ces visuels ne passe pas à la télévision à cause de la censure de leur contenu. De ce fait c’est aux personnes adultes de s’assurer du contrôle de l’écoute musicale des générations plus jeunes.

Personnellement je ne pense pas que la musique influence la jeunesse à pratiquer le travail du sexe. Elle le banalise, certes, mais c’est le désespoir, la misère financière et le capitalisme qui poussent les jeunes filles à vendre leur corps. Il faudrait arrêter de blâmer les travailleuses du sexe, l’industrie musicale devrait cesser de glamouriser le travail du sexe en le rendant esthétique pour vendre des albums quand la réalité montre que les professionnelles du sexe connaissent de grandes difficultés précaires notamment en cette pandémie. Et nous devrions commencer à nous demander pourquoi la société appauvrit la population à un tel point où certaines femmes n’ont plus d’autres choix que de finir entre de mauvaises mains…

Ntumba Matunga

Ntumba Matunga

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Tétons Marrons s’engage à être la première plateforme vers laquelle les femmes noires se tournent pour trouver une source d’informations qui est  à l’image de leur existence.

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